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Maibritt Ulvedal Bjelke
RENCONTRE
Par Ann Hindry
Lorsque j’ai visité, pour la première fois, son atelier, Maibritt Ulvedal Bjelke m’a raconté une anecdote sur l’exposition des Diplômés avec félicitations du jury de l’ENSBA de 1996, dont elle faisait partie : un amateur, collectionneur, séduit par son œuvre, avait insisté pour la rencontrer mais s’était ensuite désisté très vite en découvrant que Maibritt était une femme ! Choquant, certes, mais classique. Ce qui est plus intéressant, et dérangeant pour moi, c’est qu’après l’avoir quittée, et imprégnée des tableaux que j’avais vus, je me suis rendu compte que ma réaction intime à ce récit avait été, en dépit des paroles offusquées que j’avais prononcées sur le moment, tout aussi ringarde : « Pas étonnant, c’est trop vigoureux, trop indépendant », avais-je spontanément pensé… comme si ces deux qualités, absolument constitutives du travail de Maibritt, étaient encore, dans mon esprit, fondamentalement masculines ! Vigoureuse, la peinture de Maibritt l’est de plus en plus, et indépendante, cela va sans dire, quant à savoir si elle est féminine ou masculine, la question est évidemment sans pertinence.
Formée à la grande tradition abstraite occidentale, depuis le travail sur l’interaction des couleurs du grand Albers jusqu’à l’expérimentation sur la réalité physique du tableau du groupe Supports-Surfaces, Maibritt a baigné dans la phénoménologie picturale. Néanmoins, elle trace, depuis deux décennies, dans cette tradition écrasante, un chemin tout à fait singulier que ses œuvres récentes soulignent avec éclat.
Depuis le départ, elle explore à la fois la nature essentielle de sa pratique et la relation d’altérité qu’elle entretient avec le tableau. Elle peint dans un face à face, un corps à corps, pris dans l’espace et le temps qu’ils partagent. Dans les séries récentes, une nouvelle dynamique alternée s’est affirmée en quatre actes pour ainsi dire : 1) l’arbitraire de l’artiste, 2) le temps du tableau, 3) l’arbitraire de l’artiste, 4) le temps et l’action du tableau. Sur le bord supérieur de la surface de papier apprivoisé par le marouflage, l’artiste dépose le pigment, qui coule, à son rythme, sur la surface lissée, jusqu’en deçà du bord du tableau, ou plutôt du fragment de tableau. L’arbitraire de l’artiste s’est bien sûr appliqué en premier lieu dans le choix des couleurs et leur placement serré, dans le rythme des « vides » laissées entre les rideaux de lignes et dans la décision d’opérer par fragment mais il ne s’appliquera ensuite que dans une troisième phase, dans la constitution délibérément systématisée de ces différents fragments en un seul tableau. A l’arithmétique des divers formats s’adjoint parfois le renversement discret de l’un de ces fragments qui placera alors un bouquet de lignes la « tête en bas », ou en diagonale. Entre-temps la peinture aura couvert la surface selon sa fluidité, le velouté de la surface, la température ambiante… c’est le temps du tableau. Les césures qui marquent les points de jointure de ces peintures puzzles, inspirées du Tangram chinois, sont plus ou moins visibles selon qu’elles sont verticales (dans le sens des coulures) ou bien horizontales, ou bien diagonales. Intervient ensuite la phase 4 : l’œil du spectateur est happé par ce qu’il sent visible au-delà de ce qu’il voit. Et c’est par l’insistance de son regard à recomposer l’itinéraire du tableau que ce dernier reprend son autonomie car les lignes de couleurs vives et acidulées se mettent alors à vibrer. Lignes de césure et filets de pigment se confondent ou s’opposent. Le face à face temporel et spatial qu’a construit l’artiste avec son tableau est expérimenté à son tour par le spectateur. Un tableau à vivre, dans le temps réel à chaque fois renouvelé, de la rencontre.
Paris, décembre 2010
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