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Frode STEINICKE
Per Aage Brandt Le module – principe du vivant

Lorsqu’on jette les yeux sur son établi ou bien que l’on parcourt un cimetière d’ordinateurs pour trouver des pièces détachées que l’on peut assembler et faire marcher sous forme d’un appareil quelconque, on se livre à ce qui est, d’après l’anthropologue structuraliste français Claude Lévi-Strauss, une forme de bricolage, activité à laquelle la biologie, à travers toute l’évolution du vivant, s’est précisément livrée : on prend ce que l’on a, les clous qui se trouvent sous la main, et on combine les éléments d’une nouvelle manière ; on en tire peut-être quelque chose d’utilisable, en tout cas quelque chose d’étrange et d’un peu effrayant. Les composantes disponibles, c’est-à-dire les modules, peuvent être, dans le domaine de la biologie, des groupes de cellules, des organes, des organismes entiers ; le principe est simplement le suivant : quelque chose qui existe déjà est réutilisé et placé dans un nouveau contexte, dans lequel il acquiert une fonction et une signification nouvelles et particulières. Le contraire relèverait d’un processus qui commencerait par le fait de décider quelle est la fonction principale et ensuite, pas à pas, agencerait les instances subordonnées, afin qu’elles puissent servir le mieux possible cette totalité, tout comme le travail d’ingénieur nous apprend à le faire, lorsque nous devons construire une machine particulière dans un but particulier. (1) Dans ce cas, les parties sont entièrement dépendantes de l’ensemble, alors que l’ensemble, dans le monde ordinaire du vivant, dépend également des parties, parties dont la totalité s’est dotée, et qui parfois peuvent ne diriger aucune fonction ou en diriger une ou plusieurs à la fois. Lorsque, par exemple, les êtres humains, en tant que “ modules ” s’intègrent dans un contexte collectif, affectif ou professionnel, c’est la dernière des deux formules qui prévaut. Les individus doivent sans cesse résoudre de nouvelles tâches et pourtant rester, à peu de chose près, les mêmes.

La tension existant entre les modules locaux et les fonctions globales est par conséquent vitale, et elle est de surcroît une des ressources essentielles de l’art, car c’est elle qui fait surgir le plus de formes. Le Beau est probablement un conflit entre modules et totalité. On peut penser en peinture à Guiseppe Arcimboldo (1527-1593) et à ses portraits, dont les modules sont étrangement constitués de fleurs, de fruits, de légumes et d’animaux, c’est-à-dire d’êtres qui tous vivent leur vie à l’intérieur de la grande image d’un visage et d’une tête d’être humain.

C’est manifestement le rapport dynamique entre l’ordre des composantes locales et la forme du contexte global, qui constitue la force motrice esthétique du module. Si l’on généralise le principe, et que l’on pense à l’architecture et au rapport entre les briques, les poutres, les planches et le bâtiment, l’ensemble devient alors tout aussi modulaire. On peut aussi penser aux arbres et aux bois, par exemple, et à bien d’autres choses. On constate alors rapidement que le monde du vivant comme totalité doit être modulaire. (2)

Ce n’est que lorsque la création humaine est impliquée que les modules eux-mêmes acquièrent, de manière spécifique, un rapport régulier entre eux. Les modules présents à l’intérieur d’une même totalité peuvent être absolument hétérogènes, assemblés de manière arbitraire, ou bien ils peuvent être de nature homogène. La totalité ressemble, dans le premier cas, à un tas de déchets ou à quelque chose d’équivalent, mais dans le dernier cas, elle a l’air au contraire d’être le résultat d’un design. élégant et cohérent. Et si le rapport entre les modules est de plus fortement régulier, on pourra alors avoir l’impression qu’il est possible de parler d’un “ langage ” : par exemple, un langage de l’architecture, un langage de la musique, un langage corporel gestuel, et même, pourquoi pas, un langage du langage ? Les mots du langage sont évidemment des modules à l’intérieur de la forme globale des phrases. Les fenêtres, les colonnes, par exemple, sont des modules de la totalité architecturale. Les petites unités de la musique, les phrases mélodiques, les accords, les mesures sont de même manière des sortes de modules. Les briques de Lego sont des modules prototypiques. On ne peut éviter de remarquer l’exaltation affective, l’enthousiasme marqué, que le contact avec des modules provoquent, dans de nombreux domaines de l’existence, de surcroît. La culture ressemble a du breakdance.

Les variations d’homogénéité entre les modules, à l’intérieur de la même totalité, sont déterminantes pour le style d’une œuvre ou en général d’un objet. On considère Arcimboldo, sur le plan stylistique, comme un maniériste, parce que ses “ briques ” sont des motifs biologiques, qui forment un contraste comique avec les motifs biologiques globaux des images. (3)

En architecture et en sculpture - de même qu’en peinture, peut-on dire après réflexion, mais surtout, et pour des raisons évidentes, dans le domaine de la danse - , le corps humain joue un rôle essentiel pour ce qui est du rapport de grandeur entre parties et touts, c’est-à-dire pour ce qui est de l’échelle absolue et des proportions respectives. Le corps est l’unité de mesure qui régule les états donnés et possibles. Cette dimension métrique est la seconde signification des modules. En musique et en poésie, ainsi que dans le domaine de la danse, les modules métriques sont décisifs pour la création de formes : c’est le cas des pas de danse, de la mesure musicale, du mètre d’un vers et de son prétendu pied métrique.

Nous avons ici sans aucun doute l’origine de la spécificité de l’être humain dans le monde du vivant : les symboles sont une conséquence des modules, lorsque ces derniers sont suffisamment rythmiques. Les modules qui swinguent. Les motifs répétitifs des peintures rupestres sont des rappels de ce à quoi nous revenons sans cesse, surtout dans le domaine de l’art : je pense aux images de divinités et aux masques de danse stéréotypés des sociétés de l’âge de pierre tardif, exprimant probablement une rythmique non seulement visuelle mais aussi corporelle. Je pense également aux Aztèques, aux Tutsis, etc. Nous revivons la modularité fondatrice, lorsque nous percevons “ cet air de langage ” qui confère un sens aux choses, les rend prégnantes et significatives, avant même l’apparition d’un sens concret, dans la mesure où cette modularité fait surgir le phénomène “ Ici on veut Dire Quelque chose ”, que l’on pourrait rendre par un seul mot, l’“ Esprit ”. C’est cette dimension d’intensité que nous ressentons comme beauté. Toute chose belle ou tout esprit sensible la possède ou la maîtrise, tout le monde la comprend intuitivement, et tous, ou du moins un certain nombre de personnes, aspirent à l’atteindre, surtout parce qu’il est possible par instants d’être elle, et de parvenir alors à un état de bonheur sans limites.

Traduit du danois par Maryse Laffitte avec l’aide de Per Aage Brandt

 

 

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(1) Le Nydansk Ordbog (Dictionnaire du danois contemporain), 1972, définit un module de deux manières :

  • Comme unité de mesure.
  • Comme un élément indépendant entrant dans la composition d’un ensemble plus grand. Le dictionnaire donne d’ailleurs un exemple pris dans le domaine de l’ingénierie, celui des parties d’un vaisseau spatial, qui peuvent être détachées les unes des autres et assemblées à nouveau. Les parties sont ici des machines à multiples fonctions, qui visent séparément différents objectifs.

(2) On peut aisément appeler le monde physique modulaire dans le même sens, dans la mesure où il est composé d’éléments chimiques et d’atomes modulaires, qui sont à leur tour composés de modules faits de particules, qui à leur tour peut-être... Or, cette modularité ne peut être perçue et ne peut apparaître à l’échelle de la perception ; c’est la raison pour laquelle elle n’a aucune signification esthétique.

(3) Nous connaissons tous des représentations qui expriment à peu près la même chose qu’Arcimboldo : “ des joues comme des pommes ”, par exemple. On peut aussi penser aux bonshommes de neige et à la carotte qui leur sert de nez.