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MADHAT KAKEI

se peindre vers la lumière

A la différence de beaucoup d’autres peintures monochromes, celles de Madhat Kakei paraissent pleines, comme si elles étaient porteuses de significations. Elles sont remplies de joies et de deuil, d’une lumière qui est à la fois sans pitié et conciliatrice. En tant que spectateur, on laisse le regard se noyer dans la surface puissante qui signifie immédiatement qu’elle est constituée non seulement d’une couleur, mais de nombreuses couleurs. Ici reposent couche après couche,  clarté et obscurité, harmonies et contrastes qui confèrent à ses tableaux une vie singulière. Quand le regard noyé souhaite remonter vers la surface, il cherche les bords de la peinture : ici il trouve appui, oxygène et voit comment le miracle se produit. La surface pleine acquiert sa signification par toutes les couches qui ont été recouvertes, par la mise au rebut d’une quête qui doit vraisemblablement être remplie d’espoir et de désespoir. Il ne serait probablement pas correct de considérer les peintures comme étant  entièrement détachées de quête religieuse. On voit la vraie lumière, aussi brutale et révélatrice soit-elle. Ou peut-être est-ce justement pour cette raison qu’on la cherche, pour trouver le réconfort de la vérité, aussi désespérant ou maigre soit-il.

L’obscurité constitue le fond des peintures de Madhat Kakei. Ses origines kurdes ont fait qu’il n’a pas besoin de chercher une vie tourmentée. C’est un revenant qui sait à quoi il appartient, même quand le sol dans lequel il a ses racines est déchiré par des convulsions intérieures et extérieures. Quand il est retourné à la guerre, il n’a pu peindre ses monochromes. Il dépeint en noir et blanc la souffrance et le déchirement. Pendant ses années de formation en Espagne, il a appris à donner forme à ce qu’il a vécu dans son pays natal. Les ressemblances extérieures ne sautent pas aux yeux, mais quand on regarde ses peintures de la guerre, c’est comme si Goya lui soufflait dans la nuque.
S’enfermer dans l’atelier au milieu du paysage de la guerre était impossible. Il était tout aussi impossible de renoncer à la conviction que l’action artistique rétablit et guérit. C’est pourquoi il est allé peindre sur les ruines. Comme pour dire : « Bien sûr vous pouvez mettre en morceaux  le monde que nous avons construit, mais vous n’allez pas nous battre, nous allons continuer de parler les uns les autres et nous allons nous construire de nouveaux mondes ». Cette déclaration n’est pas à interpréter comme une expression d’héroïsme ou de romantisme, l’être humain est tout simplement ainsi. Raison pour laquelle les guerres perdent toutes les guerres, et l’être humain continue, recommence et reconstruit – cherche la lumière là où, il y a un instant, ce n’était qu’obscurité.

Madhat Kakei a quitté physiquement son pays souffrant pour travailler avec ses monochromes en Suède, au Japon ou en France. La vie de nomade ne semble pas lui poser de problèmes, puisqu’il est toujours chez lui par la pensée et par les sentiments. La lumière est partout, mais il sait vers quel endroit il veut la diriger. Peut-être les nombreuses couches, la densité des surfaces
sont-elles liées à cela ;  plus il voit le monde, plus il a besoin de couleur pour saisir la vraie lumière. Or, il ne désespère jamais devant les nombreuses possibilités ; il semble au contraire convaincu qu’elles sont maintenues par cette lumière qui, quel que soit le traitement, saisit notre regard et l’enfonce dans une chose qui devrait être une matière muette et morte – mais qui ne l’est pas. Au milieu de ces peintures, nous avons plutôt le sentiment d’être impliqués dans quelque chose qui est profondément humain.

 

 OLLE GRANATH
 Ancien directeur de Moderna Museet et Nationalmuseet, Stockholm

 

 Traduit du suédois par François Lenell et Maria Lund