|
|
Peter NEUCHS
« Au lieu de prendre en considération l'ensemble non systématiquement cohérent d'une oeuvre, la multiplicité des liens souvent contradictoires qui la rattachent à la réalité, on l'épure, on en extrait la quintessence, sous prétexte d'en tirer une leçon, on la réduit à ce qui permet de la mettre en perspective, de la relier comme généalogiquement d'un côté à l'oeuvre qui précède, de l'autre à l'oeuvre qui succède ».
Gilles Aillaud
Au début du XXe siècle Robert Musil notait la complexité croissante de l’existence : « Presque tout le monde se rend compte, aujourd’hui, qu’une vie sans forme est la seule forme qui corresponde à la multiplicité des volontés et des possibilités dont notre vie est pleine ».
Nous le savons, les oeuvres sont la biographie et la géographie d’un créateur. Wanderer, le titre donné par Peter Neuchs à une de ses œuvres de taille monumentale veut dire en anglais itinérant, migrateur, nomade. Aventurier mais sans but précis ? Artiste ? On ne saurait dire. Quoi qu’il en soit, le terme correspond bien à ce plasticien dont le trajet ne laisse pas apparaître une destination bien déterminée. Ajoutons que les sujets traités dans ces photos semblent relever de deux univers différents, même opposés. D’une part, des parties de corps nus et anonymes sur fond de draps ou de mur, des « non lieux » situés dans un intérieur. D’autre part, des extérieurs vidés de toute présence humaine, des paysages dans l’obscurité ou peu éclairés (brumes, une nuit qui tombe ou l’aube à peine entamée ?) Dans ces bois intitulés Jardin, ici et là, un objet familier : nid d’oiseau, panneau d’indication… Trivialité du corps face au romantisme de la nature ? Une version traduite en clichés de body art et land art ? Ou tout simplement des fragments de vie semblables à ces aléas de l’existence, qui s’impriment avec incohérence dans notre mémoire ?
Mais revenons à Wanderer, ce travail de taille imposante où l’on distingue quatre personnages (les mêmes ?) au bout des quatre allées qui traversent un jardin. Plus précisément, huit personnages car, par un effet miroir, l’image est dédoublée dans son axe vertical et horizontal. Les parties qui se répondent sont liées par un motif graphique, une toile complexe « tissée » de branches d’arbres. Ce dispositif sophistiqué, faisant songer à un ornement qui pourrait se multiplier à l’infini, cadre les figures humaines sur leur chemin.
Parallèlement à son activité photographique, Peter Neuchs pratique aussi les « ouvrages de dames » des nappes brodées ou des mouchoirs qu’il remplit de notations, textes, transferts et dessins. Objets provocateurs, tant ils évoquent un mode de vie domestique, rangée et sans surprises et dont l’impact sur le spectateur se situe dans la tension entre le lieu commun et son contre emploi. Qui plus est, Neuchs tient à ce que certains de ses ouvrages ne soient pas accrochés mais servent à tapisser des chaises, selon une tradition décorative bien établie.
Ouvrons cependant encore une fois le dictionnaire, qui propose le terme sédentaire comme l’antinomie d’itinérant. Indication peut-être que l’œuvre de Neuchs résume le paradoxe de l’errance humaine ?
Itzhak Goldberg
|