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PIPALUK LAKE

D'ICI ET D'AILLEURS

L'artiste de verre danoise Pipaluk Lake occupe une place à part sur la scène internationale du verre. Ses expérimentations intensives avec les qualités expressives du verre ont peu de parallèles dans le monde du verre. Elle approche tout simplement le verre comme s’il s’agissait d’une matière totalement nouvelle dont le potentiel restait à explorer à fond. Pendant des années, elle a développé une technique qui consiste en la suspension ou l’empilage de plaques de verre dans une construction métallique où le verre bouge, fond et fusionne durant le rechauffement. Le processus dans le four est partiellement incontrôlable ; en conséquence l’œuvre terminée est le produit d’un haut degré de hasard et porte des traces apparentes du processus de création. La combinaison de couleurs roulées, peintes ou parsemées sur les couches individuelles de verre et la déformation produite durant la fonte soulignent les formes des objets et les mouvements du verre. Les formes qui en résultent semblent indéterminables, créées par les lois physiques. Nous pouvons parler des hasards minutieusement planifiés, des hasards qui ne peuvent se produire que du fait d’une recherche acharnée de cet instant magique où les forces de la nature jouent en accord avec les intentions de l’artiste.

Pour l’exposition actuelle Pipaluk Lake a poussé sa technique vers un dialogue apparent entre le fil métallique et les plaques de verre. Les constructions métalliques qui n’avaient qu’un but fonctionnel dans la construction même de ses œuvres antérieures ont acquis une signification autonome. Les fils métalliques sont ainsi devenus partie intégrée de la forme terminée des œuvres au même titre que le verre. Ils donnent une direction au verre et terminent la forme comme des éléments esthétiques autonomes. Des torsades et des attachements sont par exemple transformés en poignées ou en constructions graphiques similaires à des squelettes et soulignent ainsi les propriétés expressives du verre. Il en résulte des œuvres où plus que jamais s’intègrent la construction et l’expression finale – le processus et la qualité sculpturelle. « D’ici et d’ailleurs » est justement un titre très adapté pour l’exposition car les œuvres déclenchent un sentiment de reconnaissance sur un plan sensoriel, quasi-instinctif tout en paraissant totalement inconnues et étrangères. Ainsi, les œuvres échappent à une compréhension intellectuelle ; elles se situent dans un champ de significations entièrement ouvertes, ce qui est intéressant d’un point de vue philosophique car le cheminement vers la compréhension passe par le corps. C’est le corps qui ressent, non pas l’intellect qui dans ce cas précis vient bien après. Seule une bribe de reconnaissance – des sensations vagues de communion avec les forces créatrices de la nature - sont éveillées. Le reste est sensation – pure sensation.

Ce fond riche de sensations sans langage donne accès à une forme de connaissance que nous ne pouvons trouver ailleurs que dans l’art. C’est ici que nous pouvons sentir et découvrir le monde comme il ne peut être pensé ni vécu intellectuellement parce que la connaissance est inscrite directement dans le corps. Cela demande notre présence et un engagement intensif ; le corps sensitif ; une rencontre entre œuvre et spectateur. Pipaluk Lake est un passeur formidable de cette expérience du fait de son engagement profond dans cet instant magique où la matière sans forme se fige pour révéler un monde de sens qui porte bien plus loin que celui que nous pouvons créer par la force de la pensée.

Louise Mazanti
Docteur en histoire de l'art/ Historienne d'art

Traduit du danois par Jane Desnos, Deborah Fruchter et Maria Lund